De la monalectique

Publié le par Pim

Nous aurions pu écrire du monologue, ce qui aurait eu le mérite de la clarté :  Internet, nous chante-t-on, favoriserait le dialogue en rapprochant des univers fort distants.

 

Ainsi que l'écrivait Debord, en substance : le spectacle réunit les hommes, mais en tant que séparés.

On ne saurait mieux dire à propos de la communication captive qu'organise Internet. Les hommes, quand il y en avait encore, se parlaient directement, et pafois, même, se filaient des gnons. Voilà qui rapprochait. Aujourd'hui, ils s'invectivent sans même se connaître ... et l'on appelle cela de la communication.

La réalité de cette communication là est qu'elle échappe aux hommes qui la pratiquent. Elle appartient toute entière aux propriétaires de la communication moderne, technicisée, médiatisée, des hygiaphones et autres instruments par les canaux desquels les hommes doivent désormais transiter pour se causer .. et surtout ne pas pouvoir se mettre de gnons, en un mot s'expliquer.

Mais il est vrai : qu'auraient-ils à se dire qui ne saurait être public ? Autrement dit qu'auraient-ils donc à s'échanger d'une expérience de la vie qu'ils n'ont plus.

 

Les Ricains, ces propriétaires du monde libre, ou presque, le savent bien qui ont misé sur Internet. La communication leur appartient(1), et la NSA aussi.

 

C'est en tant que séparés que les hommes désormais communiquent, chacun dans sa cage. Cela se nomme la division du travail. Chacun à son poste. Comme dans les organisations militaires sur lesquelles l'industrie s'est calée pour mettre les hommes au turbin, pour les maîtriser, pour les mater. Chacun à sa tâche, voilà qui divise les hommes ; ils ne peuvent plus guère, du fait, "échanger" sur leur points de vue, bien éloignés les uns des autres, et de plus en plus, puisque la division divise, et toujours davantage, de sorte que se perd le point de vue de la totalité, qui seul permet de causer de l'humanité.

À défaut les hommes se causent de leurs moteurs, et les femmes de ce qui les motive. C'est déjà un peu mieux, mais les femmes sont devenues des hommes. Elles ont des couilles, à présent - oui ! ça vient de sortir - et elles aussi briguent d'en tâter du moteur de sous-marins(2).

 

Quoi qu'il en soit, le monologue serait la règle si, et seulement si, il y avait encore du logos, autrement dit une rationalité intelligible, laquelle supposerait une langue vivante, pratiquée par la confrontation à un réel, auquel les humains n'ont précisément plus accès, internés dans leur panoptique.

Internet est la réalisation la plus aboutie de ce projet de l'utilitartiste Bentham. Les hommes ne se causent plus et la langue leur est louée, confiée pour un usage dûment réglementé et surveillé quant à ses non-débordements, "modéré" nous fait-on savoir préventivement.

 

De ce point de vue, l'estaminet n'a plus cours. La morale est au beau fixe. Autrement dit le négatif a disparu, nous fait-on encore savoir , et avec lui la conscience.

Le philosophe Hegel, et, dans une certaine mesure, Marx, qui en fit un usage, furent les derniers à avoir eu conscience de ce que signifiait le devenir, l'Histoire, à partir du moment où celle-ci était en passe de disparaître corps et âme des écrans radars. Nietzsche en signifie le crépuscule.

Par le négatif, l'histoire se forgeait. Il convenait encore de se perdre pour se retrouver.

La chose, désormais, est non seulement impossible, mais interdite.

La ville a d'ailleurs disparu, avantageusement remplacée par son simulacre fonctionnel d'ensembles urbanisés, d'agglomérations découpées en quartiers comme un cake ou, plus explicitement, un camp militaire en campagne. Le GPS est heureusement arrivé à point nommé, palliant aux défaillances de la signalétique, encore bien trop humaine.

Les dialectes s'accrochent bien encore aux branches, du moins le prétendent, mais un sang glacé coule à présent dans leur veines de pièces de musées. La connaissance n'est plus de leur monde, juste la contemplation de leur nombril. De la connaissance, exit la dialectique. Au nourrisson, la Voix lactée, et dans nos branches, la monalectique. Mona lisait tandis que Monet tisait.

Autres temps, autres mœurs.

Aujourd'hui, monétiser = s'abreuver d'icônes (accéder en 4G aux Saintes Écritures).

 

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NOTES, SOURCES & LIENS

 

1 - Les Etats-Unis ont officiellement reconnu, jeudi 3 avril, avoir créé un réseau social à Cuba dans le cadre de leur aide à la société civile. Ce réseau proche de Twitter a fonctionné pendant deux ans, selon Associated Press qui a révélé son existence, financée selon elle par des sociétés-écrans et par des banques étrangères, et géré par l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid), qui dépend du département d'Etat.
Un porte-parole de l'Usaid, Matt Herrick, a affirmé que ce projet, examiné et jugé conforme, entrait dans le cadre de la mission de son agence :
    « La politique américaine consiste depuis longtemps à aider les Cubains à améliorer leur capacité à communiquer ensemble et avec le monde extérieur. [Le projet] visait à créer une plateforme pour que les Cubains puissent parler librement entre eux, un point c'est tout. Fonctionnant avec des ressources votées par le Congrès exactement pour cet objectif, l'Usaid est fière de son travail à Cuba pour fournir une aide humanitaire de base, promouvoir les droits de l'homme et les libertés universelles, et aider l'information à atteindre plus librement les Cubains ».

Le porte-parole de la Maison Blanche, Jay Carney, (...) a toutefois concédé que ledit projet avait été appliqué « de façon discrète pour protéger les participants » de représailles gouvernementales éventuelles.

Des milliers de Cubains ont utilisé ce réseau, sans avoir conscience qu'il était soutenu par l'Usaid,( ...)

Pour réussir leur coup, les promoteurs de ce réseau social ont monté une société-écran en Espagne et dissimulé les fonds l'alimentant dans les îles Caïmans. ZunZuneo devait se développer sans attirer l'attention des autorités cubaines, en diffusant des informations relatives au football, la musique ou les tempêtes tropicales, jusqu'au point où il aurait atteint une masse critique lui permettant d'avoir une influence sur la société et la politique cubaine. Le réseau devait aussi permettre aux Etats-Unis de collecter des informations sur les utilisateurs cubains, tout en restant le plus discrets possible.

La création de ce système est entourée de mystères : personne ne sait qui l'a autorisé – les actions secrètes à l'étranger doivent avoir l'aval du président des Etats-Unis –, ni comment ses participants ont obtenu les coordonnées téléphoniques auprès de l'opérateur de téléphonie mobile Cubacell de près de 500 000 Cubains.

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/04/04/washington-reconnait-avoir-finance-un-reseau-social-a-cuba_4395640_3222.html

 

2 - « c'est deux mois et demi sous l'eau, deux fois par an, dans la promiscuité, sans escale », On en rêve déjà ...

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/04/15/armee-francaise-les-femmes-autorisees-a-bord-des-sous-marins_4401351_3224.html

Publié dans De la Dépossession

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M art'IN 23/04/2014 16:24


Ainsi communiquons nous, Pim...C'est étrange assurement, je ne connais pas la couleur de tes yeux ...

Pim 24/04/2014 08:28



Et quand on la voit, ... on ne la regarde plus.


C'est aussi ce que j'ai oublié d'écrire dans l'article, et je te remercie de me donner cette occasion de le faire. Voilà ce que les humains ont laissé venir : un monde qui leur convient bien, au
final, piuisqu'ils semblent s'y accrocher avec l'énergie du désespoir d'avoir à l'abandonner.


Que leur permet-il ? De ne pas se voir, de ne pas se fréquenter, ou, plus exactement, de faire SEMBLANT de le faire ... C'est là tout leur malheur, sans doute. Mais, aussi bien, TOUT LEUR
BONHEUR.


Et il leur faut découvrir les limites de cette séparation, les catastrophes qu'elle engendre, pour ÊTRE OBLIGÉS d'avoir à penser un autre monde, lequel devra sans doute leur permettre de
préserver une certaine forme de cette liberté qu'ils ont acquise là, et à laquelle ils ne sont pas prêts de renoncer s'il leur fallait retourner dans les carcans de la "communauté" ....



lediazec 22/04/2014 07:16


Bonjour Pim. Superbe papier que je mets en lien au pied de ma bafouille du jour. C'est à peu près ce que nous disions hier avec Martine en traversant notre commune : "avantageusement remplacée
par son simulacre fonctionnel d'ensembles urbanisés, d'agglomérations découpées en quartiers comme un cake ou, plus explicitement, un camp militaire en campagne" !...

Pim 22/04/2014 07:46



Bonjour. Il devrait être possible de retrouver des chemins de traverse. Les Israëliens le font bien en passant à travers les murs ...