Sidération

Publié le par Pim

Il ‘est pas sans intérêt de faire appel à l’étymologie, censée resituer le mot dans son histoire. Ainsi le terme de Monstre, emprunté au latin monstrum (de monere «avertir, éclairer, inspirer»), terme du vocabulaire religieux «prodige qui avertit de la volonté des dieux», peut-il être rapproché du verbe montrer, ce qui est désigné à l’attention, verbe qui, en anglais, se traduira, entre autres, par to show.
On sait l’usage du vocable qu’a pu en faire l’indusrie du spectacle, dans show-business en particulier.

Cette mise en perspective est précisément celle que se refuse à faire le réalisateur du film Shoah (1985), Claude Lanzman, pour désigner l'extermination des juifs par les nazis, alors même que le titre de son film a remplacé le terme précédent d’holocauste qui la désignait terme issu du grec et emprunté au bas latin pour signifier un sacrifice par le feu.

Pourquoi avoir appelé votre film Shoah ? est-il demandé à Lanzman
“Je n’ai jamais aimé le mot « holocauste », car il a une connotation sacrificielle... Je ne vois pas qui sacrifie quoi et à qui. Pendant les onze années de travail, le film n’a pas eu pas de titre, tout simplement parce qu’il n’y a pas de nom pour « cela ».
L’expression « génocide » n’est pas un nom. Elle ne dit rien sur la façon dont les choses se sont passées, rien sur l’unicité. Quant à la « solution finale », c’est une invention allemande qui masque la vérité.
Si j’avais pu ne pas nommer mon film, je l’aurais fait. Comment y aurait-il pu avoir un nom pour quelque chose qui ne s’était jamais produit auparavant ? Le mot « shoah » m’est apparu suffisamment opaque. De plus, il est court, ce qui me plaisait. En 1985, lorsque le distributeur m’a demandé ce que voulait dire « shoah », j’ai répondu que je ne savais pas, ne comprenant pas l’hébreu. Le distributeur éberlué m’a rétorqué que personne ne va comprendre... Je lui ai répondu alors que c’est ce que je voulais, que personne ne comprenne.
Ce qui est paradoxal, c’est qu’aujourd’hui l’expression « shoah » est passée dans toutes les langues, sauf aux États-Unis où l’on continue d’utiliser le mot « holocauste ».
Il m’arrive souvent d’appeler mon film « le monstre », « la chose ».


« On ne peut raconter ça. Personne ne peut se représenter ce qui s’est passé ici. Impossible. Et personne ne peut comprendre cela. »  (...) Dès ces images et ces propos qui ouvrent Shoah, le spectateur est saisi d’une horreur tragique qui ne le quittera pas tout au long des neuf heures trente que dure le film. 
« Pour la première fois, nous vivons [l’affreuse expérience] dans notre tête, notre cœur, notre chair. Elle devient la nôtre », écrivait Simone de Beauvoir lors de la sortie du film en 1985. Oeuvre singulière, Shoah emmène le monde des vivants à la rencontre d’êtres qui vivent dans la mort. (...)
« Il y a des moments où comprendre, c’est la folie même », répond le réalisateur. La vision de ce film est une épreuve, une expérience qui, même indirectement vécue, laisse des traces profondes."

"Shoah repose en grande partie sur la notion d’identification, car il est essentiel au projet du film que le spectateur devienne celui qui va mourir.

Comment respecter l’œuvre de Lanzmann tout en permettant à un public d’élèves de l’approcher ?
« Il suffit de formuler la question au plus simple, de se demander : pourquoi les Juifs ont-ils été tués ? Elle dévoile d’emblée son obscénité. Il y a bien une obscénité absolue du projet de comprendre. Ne pas comprendre fut ma loi d’airain pendant toutes les années de l’élaboration et de la réalisation de Shoah. » Dans ces propos publiés en 1988, Claude Lanzmann expliquait le parti pris qui fonde sa démarche (...)
 L’objectif d’un enseignement qui passerait par l’œuvre de Lanzmann doit éviter à tout prix la tentation de donner un sens à ce qui n’en a pas. Enseigner avec Shoah, c’est d’abord entretenir ce refus de comprendre et donc d’admettre.

"J’ai mis onze ans pour faire ce film. Ma relation au temps a été très particulière tout au long de sa réalisation : le temps s’est arrêté, comme suspendu.Il m’a fallu beaucoup de temps, une longue convalescence, pour sortir de cette relation singulière. Le temps, pour moi, n’a jamais cessé de ne pas passer."

L’expression « devoir de mémoire » peut-elle être appliquée à votre film ? est-il demandé à Lanzman
"Shoah n’est pas de l’ordre de la mémoire, mais de l’immémorial. Les événements se trouvent rejetés hors de la durée humaine. Voir un film comme Shoah n’est pas un devoir, c’est autre chose... c’est un plaisir. Shoah est de l’ordre de l’immémorial et de l’atemporel.
La shoah est un événement inaugural, hors chronologie, qu’il est vain de vouloir comparer à une actualité récente ou non. Le refus de comprendre a été pour moi une condition nécessaire. Cet « aveuglement », c’était la clairvoyance même."


Propos édifiants, s'il en est. Nous voici donc projetés dans l’indicible, indicible sur lequel 9h d’images insoutenables doivent produire un processus d’identification à la mort. En d’autres termes, marquer par l’effroi, sans médiation, sans recul possible, sans contexte, sans possibilité de comprendre.

C’est bien à cette expérience de l’identification, de la non-distanciation, de l’effroi que l’on veut soumettre de jeunes âmes par la dernière mesure de faire d’enfants de CM2 les parrains des enfants français (les autres on s’en moque ...) juifs décimés dans la “shoah”

De même que ”Choc et effroi » (Shock and Awe en anglais) fut le principe adopté pour la guerre-éclair (Blitzkrieg selon le terme des généraux nazis : un bombardement suivi de l’emploi de forces motorisées attaquant par surprise rapidement et brutalement pour empécher l’ennemi de constituer une défense cohérente) qui devait être celle de l’invasion de l’Irak en mars 2003, par l'emploi d'armements très puissants devant causer un choc et engendrer la terreur dans l'armée régulière et la population.

Il n’est évidemment pas un hasard que le terme retenu de shoah, choisi aussi par le président des Français, ait été celui d’un film.
Le cinéma, et sa puissance de persuasion par l’identification aux images, est bien le meilleur moyen d’éviter la distanciation, l’intellectualisation, la mise en perspective.
A cela est préfèré le choc émotionnel, la “révélation”, expérience quasi mystique, et en tout suffisamment religieuse pour exclure toute critique.
L’”opacité”, pour ne pas dire l’obscurantisme de la soumission aux évidences, tient lieu de “valeur”. S’interdire de “comprendre”, synonyme d'admettre selon son réalisateur, reviendrait à se priver de cet “aveuglement”, communion océanique avec l’indicible, l’immémorial,  l’innommé, le divin pendant qu’on y est dans les âneries.
 
Nous voici donc dans le registre de l’Incréé, de ce qui ne s’explique pas parce qu’Il Est, et ne peut même se nommer. Registre du divin, de l’illumination, que tente de recréer, à l’échelle humaine et mécanique, la camera obscura du cinéma.
Éclairer pour obscurcir. Lumière aveuglante portée sur la chose, pour ne rien dire de ce qu’elle est dans son contexte, fut et sera, figée dans une essence dont l’éternité est assurée dès lors que la lumière ne s’éteint jamais, maintenue tel un feu sacré, a-temporelle, a-historique, in-humaine, bien que commise dans l’histoire et par des hommes.
Une mystification en un mot, jetant nuit et brouillard sur l’intelligence, à ne pas vouloir l’expliquer, la contextualiser, en analyser tenants et aboutissants qui permettent son surgeon, tel qu’il rejaillit sans cesse.
Le film Shoah sera ce choc figeant la réalité historique dans une telle brutalité aveuglante qu’elle en fera disparaître la réalité,  interdisant de saisir tenants et aboutissants d’une extermination qui s’est accomplie avec l’assentiment des démocraties. “Démocraties” qui ont interdit l’aide aux Brigades internationales, et ont accepté, conséquemment, ce prix à payer pour les débarrasser du communisme, selon le dicton “on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs”.

Le terme d’holocauste était par trop à provoquer la question du pourquoi un tel sacrifice, et sur quel autel, la question du contexte qui avait engendré cela. Bien évidemment il s'agit de faire disparaître l'idée même de ce sacrifice humain de masse tel qu'il fut perpétré, à l'ère moderne, pour que survive le capitalisme et sa barbarie intrinsèque dirigée contre l'humanité industrieuse. Les Juifs furent les boucs émissaires tout désignés de ce simulacre de critique du capitalisme que fut le nazisme, cette machine de guerre contre sa critique réelle.
En l’occurrence, ce ne furent pas seulement les 5 à 6  millions de Juifs qui furent exterminés par un système bureaucratiquement organisé selon des logiques industrielles, mais aussi d’autres populations, en vue de l’extermination de tout ce qui pouvait avoir un lien avec une quelconque résistance au productivisme érigé en règle d’airain.
En l'occurrence, l'hygiènisme, et ses conséquences eugénistes, aux États-Unis, comme en Suède, entre autres pays civilisés au tournant des 19è et 20è siècles, ne voient guère éclairés leurs liens avec l'idéologie qui a prévalu pour justifier cette extermination programmée.

La manipulation au cœur de la mesure de M. Sarkozy consiste aujourd'hui à balancer sur le marché de l’opinion publique cette “patate chaude ” qui a déjà agité bien des fureurs. De ces empoignades ne sont généralement sorties que rancoœurs, quand il devenait évident que quiconque n’avait pas souffert dans sa chair de ce terrible choc ne pouvait accéder à l’expérience de l’indicible, comme il en est de toute expérience, toujours singulière, de la douleur. L’interdiction qui était faite, alors, de débattre de cette question, sous prétexte d’antisémitisme, de négationisme, révisionisme (et je ne sais encore quel pare-feu inventé pour interdire l’exercice pourtant constitutionnel de la démocratie), selon le principe adopté le 23 janvier 2007 par  l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies dans sa résolution 61/L.53 condamnant le négation de l'Holocauste, alimentait encore un peu plus la rancœur et le sentiment de l’injustice et du deux poids deux mesures dans cette aberration qu’il y a à vouloir mesurer, comparer les souffrances de l’histoire.

Bien évidemment, pendant que les uns et les autres s’agrippent sur de fausses querelles, l’essentiel disparaît de la lumière des light-show.
Mieux, alors même que sa chute libre dans les sondages laisse présager une gamelle, ne voilà-t-il pas le président de la république associant son destin au drame même, se garantissant ainsi un rôle de victime potentielle, quand toute critique à l’endroit de cette mesure serait alors suspecte d’antisémitisme.
Indécence de qui, tout en se revendiquant de la morale (!...), se permet de s'approprier l'histoire familiale de ceux qui ont réellement souffert  de cette guerre, pour la vampiriser à son seul profit d'homme politique.
Validant le terme même de shoah, bien qu’hébreu et sorti d’un film, en lieu et place de tout autre, comme par hasard, préférant ainsi l’identification et l’effroi à l’impossible vérité d’une distanciation et d’une mise en perspective historique, voici désormais le gouvernement, comme une seule femme derrière le président, justifiant a posteriori, et s’entêtant sur une mesure qui a pourtant surpris tout le monde, validant la singularité de l’extermination des juifs par son caractère racial, alors que dans le même temps, en France, des Centres de Rétention Administrative se remplissent des rafles opérées sur le critère (non raciste ?...), de la couleur de peau. Le cynisme à l'œuvre accède au sublime ...

Ainsi que le décrit Serge Hefez, psychanalyste, le "pervers narcissique"  ne semble guère avoir de limites. Ne voit-on pas ici notre président élu s'amuser pour son seul bénéfice personnel, puisque c'est là où il excelle, à alimenter le trouble et la confusion, à mettre à feu et à sang une nation qui, bien inconsidéremment, lui a confié son destin, sans contre-pouvoirs, négligés ou contournés les uns après les autres, à jeter de l'huile sur le feu par une mesure dont l'antisémitisme radical devrait lui valoir d'être poursuivi pour incitation à la haine raciale. Mais son statut lui permet de dire et faire n'importe quoi sans risque !... Il en use et abuse.
Fait du prince. Faudrait-il plutôt dire du despote ?

"La rumeur circula que Néron aurait joué de la lyre et chanté, au sommet du Quirinal, pendant que la Ville brûlait". (Tacite, Ann. XV ; Suétone, Néron XXXVIII ; Dion Cassius, R.H. LXII).
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Publié dans De la Guerre

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