CONTREfaçon

Publié le par Pim

 On aura pu s'amuser, ce n'est pas tous les jours dimanche, en lisant ce dernier week-end, l’annonce de la mise sous tutelle des deux agences de refinancement hypothécaires américaines Fannie Mae et Freddie et l’injection, par l’État fédéral, de 200 milliards de dollars,  mise sous tutelle plébiscitée par les places financières. "Les places financières ont été à la fête hier ! La Bourse de Paris s’est ainsi adjugée 3,42 % en clôture. Londres s’est ainsi appréciée de 3,92 %, Francfort de 2,22 %, Madrid de 3,72 % et Milan de 2,90 %." (source A.F.P.)

Il faut être au moins aussi aveuglé qu’un petit rentier confiant ses intérêts, le fou, aux bateleurs qui s’agitent à présent sur la place publique avec des accents de petits cavalieri, pour ne pas apercevoir que le monde n’a jamais été aussi peu libéral, en dépit de ce que le drapeau du libéralisme ait été substitué à celui des États-nations.
"Européen" est-il annoncé dans le scénario, il s'installe, désormais, aux cotés des drapeaux nationaux, martelant la fin de contrat des bourgeoisies nationales, entachées de résistance et d'histoire sociale troublée, au profit de leur "modernisation" par un capitalisme abstrait du territoire et de son histoire.
De même que l'élection, en France, pays à tradition nationaliste, d'un M. Sarkozy, dont rien ne laisse supposer l'enracinement profond, est la manifestation de leur congé signifié sans autre forme de procès, liquidé le rouge, qui aura entaché quelques drapeaux nationaux issus de révolutions sociales, par le tsunami de son bleu océanique, au centre duquel pataugent quelques Stars (jaune d'or, cash s'iouplaît) d'un système embarrassé de velléités démocratiques, dont il est coûteux de donner l'apparence (songeons aux indemnités d'un euro-député), quand quelques euro-technocrates bien huilés suffisent à sa seule politique économique.

Son champ de manœuvres, à quelques nuances près celui de la planète, est celui de la gestion des flux de marchandises, continuation, intendance de sa guerre permanente menée partout contre le vivant.
G. Chaliand, préfaçant l'Art de la guerre de Sun Tsé, remarque : " (...) au XIXè siècle, (...) La guerre ne vise rien moins désormais que l'anéantissement de l'adversaire, (...)". Après sa domestication partout accomplie, cet anéantissement est désormais à l'ordre du jour des laboratoires payés à fabriquer son avatar bio-technologique FONCTIONNEL (du verbe "fonctionner", un peu mieux que les fonctionnaires de la même racine, et toujours un peu moins bien que la machine à couper le beurre), en remplacement de sa nature trop incertaine, d'un formatage aléatoire quand il s'agit de la transférer par containers à l'autre bout de la galaxie marchande.
Tout ayant été réduit à cet unique statut d'existence, le monde vivant, celui des idées, des sentiments et des choses, plus aucun acte ne pouvant apparaître sans avoir été dûment pesé, formaté, catégorisé avant que d’être labellisé pour être jeté dans le circuit des choses et de leur échange marchand, on peut apercevoir que les activités de “logistique”, associées à celle de “sécurité” sont devenues les premières activités dites économiques, soutenant, comme leur réalité, celles de “communication”.
Les techniques et exigences propres à ces activités sont devenues celles de l’activité humaine, et l’homme, du moins son apparence, doit s’y plier sous peine d’être jeté sur "le bas-côté de la route”, comme il est dit dans le film (sans que personne ne se risque à envisager où celle-ci pourrait bien mener ailleurs qu’au chaos généralisé, façon Beyrouth ou Bagdad). Cette” route” donc, et les exigences de sa circulation ininterrompue, est devenue fin en soi, et sa seule existence comme une sorte de garantie d’avancer, de changer, de bouleverser habitudes et paysages, fussent-ils agréablement vécus. Et cette seule “garantie” de changement TRANSPORTE littéralement cette société, et ses acteurs (comme il est dit dans le film) animés de cette seule CROYANCE.

La “route” les porte, ainsi qu’un trottoir roulant, dont il ne faut pas voir la multiplication en tout endroit comme une simple sollicitude de nos technocrates pour les handicapés, bien que le handicap, sous toute ses formes, soit aujourd'hui devenu la mesure-étalon de toute relation dite sociale.
Le trottoir roulant est, d'abord, le symbole d’une société qui ”avance”, tel un robot animé non par sa volonté, son esprit, son âme, dont chacun se doute qu’ils n’existent plus, mais par quelque automatisme dont elle ne connaît plus ni le mécanisme, ni la finalité autre que celle d’“avancer”, la destination n’étant plus ici qu’une affaire de convention quelque peu désuète, une sorte de concession faite encore un temps aux hommes et à leur mémoire d’un temps où ils allaient encore quelque part, puisqu’en ce lieu où ils se rendaient avec leurs pieds et leur tête, ils avaient quelque chose à faire qu’ils ne pouvaient faire en nul autre lieu.
Ce qui n’est plus le cas, puisqu’il est bien certain qu’en quelque lieu que l’on se rende aujourd’hui, pardon, que l’on se fasse téléporter, on n’a rien de particulier à y faire, c'est-à-dire à y vivre, puisqu'aucun emploi réel de ses forces n'est aujourd'hui permis, tout étant DÉJÀ LÀ, à disposition de qui l'achètera en substitut d'une activité quelconque, et que ce que l’on y prétend faire pourrait être aussi mal fait en n’importe quel autre lieu.

C'est précisément cette déterritorialisation, ou, plus précisément, cette abstraction, générée par la négation de toute autre activité que le négoce (la négation de l'activité libre), que doit gérer le politique, en honnête V.R.P., grassement "défrayé" (tant c'est "effrayant !"), des logiques à l'œuvre, ou, plus exactement, faire semblant de gérer, puisque, le voudrait-il, il n'aurait aucun moyen de s'opposer, avec ses seuls petits bras, à cette lame de fond de la société marchande à son stade planétaire.

Signe des temps qui s’avancent, comme s’avancent les voitures-balai au petit matin ou les bulldozers sur les traces de ce qui fut une histoire humaine, peut-on même nommer cela une dictature molle pour société molle, moins la caricature du film de Chaplin préfigurant une certaine époque, que la dernière tentative, un peu ridicule, comme ces temps le sont, et dont on rirait s’ils n’étaient franchement sinistres, de leurrer sur l’existence déjà purement spectaculaire d’une autorité politique quand il n’y a plus que gestions de flux, la dernière affaire dite «d’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique».
A son propos, le site Rue89 remarque   : “si c’est une personne dépositaire de l’autorité publique -par exemple le président de la République- qui insulte un passant -par exemple au salon de l’agriculture- en lui donnant du « Casse-toi pov’con », le passant ne pourra pas porter plainte pour « outrage » car il n’incarnait rien au moment où il a croisé le chemin -par exemple- du président de la République.

On appréciera, au passage, le fait, que “le passant”, celui qui, comme son nom l’indique, ne fait que passer, le locataire de cette terre qui appartient à d’autres, l’”anonyme” pour reprendre l’expression que les journalistes, ces petits balais de la nomenklatura, utilisent à propos de qui, ne figurant pas sur leurs tablettes, N’INCARNE RIEN, c’est-à-dire aucune idée, selon les normes de l'idéalisme aux commandes, et somme toute n’existe pas, sinon comme ombre vague, fugitive sur la bande.
Selon cet idéalisme, l’homme réel n’est rien, sa représentation tout. De manière pratique, ce RIEN, qui ne saurait exister (si ce n'est à payer son juste tribut à sa représentation, mais rien là que de très normal et donc insignifiant en soi), est cette Terra nullius, décrétée telle par les Anglais débarquant en Australie et considérant que les Aborigènes n'existaient pas puisqu’ils ne connaissaient pas la poudre à canon, comme tout honnête civilisé.
En cette Terra nullius, c'est au nom de la civilisation, que seuls les colonisateurs Anglais pouvaient représenter, que, par décret divin et de Sa Très Gracieuse Majesté, ils se rendirent propriétaires de tout le territoire et de ce qui pouvait se vendre. De même, leurs prédécesseurs en civilisation, colonisateurs espagnols et autres Portugais, civilisant les nouvelles Indes au nom de Dieu.

Ainsi du langage, vecteur de civilisation. Par lui se formule ce qui se pense et s'accomplit. Chasse gardée, dans l'enclos de laquelle s'expérimente sa destruction programmée, afin que nulle pensée ne puisse plus se formuler ni, a fortiori, se communiquer, ainsi que l'avait prévu Orwell, sous le prétexte de sa simplification nécessaire à l'heure des machines parlant à la place des humains - ils auraient, laisse-t-on croire, déserté cette planète -, jusqu'à en revenir à l'iconographie moyen-âgeuse pour peuple de gueux illettrés
Signe de ces temps de haute civilisation -religieuse-, dont on aperçoit un peu partout les effets incontestables en matière de culture, d'humanité, de respect d'autrui, l’”outrage” y est devenu moins question d’autorité, le propos en question, en l'occurrence, traduisant plutôt une absence certaine de maîtrise  - ce que les Anglais nomment le self-control -, que de propriété, de label, cette version “moderne” de l’autorité.
La marque est le dernier bastion de la propriété privée des moyens de production, ce fondement même de nos chères institutions et rapports sociaux. Marqué de son sceau, son commerce ne saurait être pratiqué sans payer tribut.

Comment dès lors exprimer son mécontentement ? La question est d’importance, d’autant que certains, déjà, se mettent à lorgner sur sa cousine, d’origine plus artistocratique  : “Casse-toi, con de pauvre !
Ainsi la dernière "crise" en date, celle de l'immobilier aux États-unis, qui met quelques millions de pauvres à la porte de ce qu'ils croyaient être chez eux, quand ils n'étaient que les figurants du rêve américain, une coproduction des banques et de l'État US, et aujourd'hui le tapis de sol de leur déconfiture. Elle est la douloureuse démonstration de cette expression au petit coté branché, presque élégant, et qui peut présenter l’avantage de manifester une détermination à se ranger aux nécessités de la "lutte contre la pauvreté". Or quoi de plus efficace, en la matière, que de supprimer les pauvres, de les chasser à tout jamais du paysage et de la conscience ?
L’autoroute, cet activateur de propagation de la fureur, comme le fut le chemin de fer en son temps, est déjà cette expérimentation d'un espace-temps prétendument débarrassé de ses scories. Trottoir roulant sur grandes distances, elle procède de la même finalité : organiser le sommeil partout garanti ; faire perdre toute présence au monde, qui n'est jamais que l'emploi de ses forces dans le sens d'une finalité désirée et construite. Toute réalité s'y dissout au fil des bornes, tout étant "prévu" et le reste contrôlé. Neo-paysage, reconstitué, du voyage immobile, illusion du voyage dans la carte postale, d’où tout ce qui est censé faire "tâche", déplaire, c'est-à-dire surprendre et réveiller, est, sans délai, évacué par les petits nains de la sécurité, toujours prestes et efficaces, pour que soit gardée pure, inodore et sans saveur, clinisée, la vision qu'en auront ses consommateurs, ainsi rassurés que la vie n'est que le long ruban d'un sommeil conduisant, sans perturbation imprévue, de la clinique de naissance à celle de l'extrême onction, cadeau dévolu à ceux qui PEUVENT se payer de n'avoir jamais à prendre le risque de vivre.

Telle est cette société soi-disant libérale, qui a su se donner là les moyens pharaoniques de transformer le paysage  à la mesure de sa déraison, l'imposant à tous comme "normalité".
Ne pas adhérer à un tel délire relève déjà de la suspicion de folie, avant que d'être, à brève échéance, poursuivi pour dissidence terroriste, quand il s'avérera que personne, en vérité, ne PEUT y adhérer.
En attendant cette lucidité de l'extrémité, chacun, au risque de sa raison et de sa simple survie, s'emploie à des tâches dérisoires, rémunérées à la hauteur de leur inutilité toujours plus avérée, aux seuls fins du maintien de l'inconscience envers et contre tout ce qui, chaque jour, en dénonce la fureur.

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Publié dans De la Représentation

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